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Zeid Hamdan : « Les artistes sont des photos sonores de leur époque »

Pape de la scène underground libanaise, Zeid Hamdan est un artisan de la musique, à la fois producteur, musicien et chanteur. Vous ouvrant simplement les portes de son univers éclectique, il se livre et partage sa perception du Liban post-guerre civile comme de l'accueil des réfugiés en Europe.

05/06/2016

Chanteur, compositeur et producteur, Zeid Hamdan est surnommé le Pape de la musique underground libanaise. Préférant le terme d'artisan, ce poète à vélo s'est attelé à reconstruire la scène locale, au lendemain de la guerre civile.

De retour au Liban depuis les années 90, Zeid Hamdan s'est depuis fait artisan musicien, participant à la reconstruction d'une scène balayée par des années de guerre civile. De son premier groupe The Lombrics à celui de Zeid and the Wings, il a amorcé une métamorphose sonore, entraînant avec lui nombre de talentueux artistes. De scènes confidentielles en salles de concert, cet artiste s'est sans cesse renouvelé tout en restant indépendant, son travail lui valant aujourd'hui le titre de Pape de la musique underground dans les médias nationaux et internationaux. 

À quelques 4 000 kilomètres de mon salon, l'artiste a accepté de répondre à mes questions lors d'une conversation téléphonique en français sur Facebook, rembobinant la cassette pour un saut de près de 20 ans en arrière.

La reconstruction

Né en 1976, Zeid Hamdan passe son enfance dans un Liban sombrant doucement dans une guerre civile qui s'achèvera en 1990. Alors que les conflits se sont multipliés et intensifiés, ses parents décident alors de se réfugier à Paris. Arrivé dans le 16e arrondissement, il découvre alors les joies de l'adolescence sur fond de rock anglais et de rap français, comme il le racontait en 2013 au blog Lieux Uniques lors d'un concert au Louvre, invité par le trompettiste Ibrahim Maalouf. Puis les finances de la famille s'amenuisent, les beaux quartiers laissant alors leur place à un petit studio. La guerre ayant pris fin, la famille reprend la route en 1991, le sens du voyage s'inversant pour se terminer à Beyrouth où le jeune homme va alors progressivement bousculer la scène locale, plantant quelques graines d'un jardin sonore aujourd'hui luxuriant.  

À l'époque, Beyrouth n'était pas encore reconstruite. C'était encore les ruines, les décombres. Un centre-ville qui ressemblait à une zone où il y a eu une bombe nucléaire. Tout était dévasté. Il n'y avait pas du tout de scène musicale, à part quelques anciens jazzmen, quelques groupes de death metal assez violents. J'arrivais de Paris où il y avait une scène immense, vibrante, une jeunesse, un mouvement. Au Liban, il n'y avait pas grand-chose. La guerre venait de se terminer. C'était encore en train de reprendre son souffle.

Formé par Zeid et plusieurs de ses cousins, le groupe The Lombrics apparaît alors comme une bouffée d'air frais dans ce contexte de transition nationale. « Les instruments étaient désaccordés, l'enregistrement pas génial. Mais il y a dessus [sur l'album Lucy], une proposition et une certaine fraîcheur ». Aussitôt, les médias en quête de symbole de renouveau encouragent et saluent cet élan créateur, bien qu'encore amateur. « C'était le premier groupe d'après-guerre. Cela montrait que le Liban était en train de se relever »

Et la relève vint avec Yasmine Hamdan que le musicien vient de rencontrer et de faire chanter quelques instants sur l'album Lucy sorti en 1993. Si aucun lien de parenté ne les relie, ces artistes sont toutefois devenus un duo inséparable et emblématique de la scène alternative libanaise. Chaque membre des Lombrics ayant repris le cours de sa vie, Zeid et Yasmine envisagent, quant à eux, de se lancer sérieusement dans la musique et fondent Soap Kills. Accompagnés de deux autres musiciens, ils enregistrent alors leur premier EP en 1996. 

« Les artistes sont les témoins de leur époque »


Après un premier album en 1998 (Lost), les membres du groupe décident de s'enregistrer en live lors d'un concert au Circus Bar, à Beyrouth. « C'était en 2000, une année où il y a eu beaucoup de remous entre la résistance au Sud et l'armée israélienne. Je crois que la nuit de notre concert, il y a eu un bombardement israélien sur la cité sportive qui a coupé le courant chez nous ». Seul album live de Soap Kills, cet enregistrement interrompu par les bombardements est depuis resté dans la discographie du groupe « pour marquer cet événement ». Loin d'endosser le rôle du chanteur militant, Zeid Hamdan se voit comme un témoin de l'environnement et de l'époque dans lesquels il évolue, une condition qu'il associe plus généralement au métier d'artiste.

Les artistes sont comme des photos sonores d'une époque, d'une ambiance, qu'ils le veuillent ou non. Soap Kills est le miroir du renouveau du Liban après la guerre. Le son et les textes en sont les témoignages. Notre style, ce que l'on dit, le décor de nos vidéos, nos photos.

De même que le nom de certaines des formations de l'artiste, à commencer par le groupe de rock The Government rebaptisé The New Government, à la suite de l'assassinat de l'ex-premier ministre libanais Rafiq Hariri en 2005. À une époque où le web est roi et où les dirigeants se succèdent sans stabiliser le pays, ce choix semblait alors judicieux dans le jeu du référencement web. « On s'est dit que, de cette façon, nous serions toujours en première page parce qu'il y aura toujours un nouveau gouvernement ». 

Si le pari semblait gagné d'avance, c'était sans compter le gel des élections présidentielles dans le pays depuis plus d'un an. Dix ans après les débuts de The Government, le chanteur a ainsi reposté l'un de leurs premiers titres, devenu un marqueur temporel permettant la comparaison entre deux époques se voulant politiquement distinctes.

[En 2005] J'ai pris une photo d'une époque et d'un moment. Et cette photo ne vieillit pas. On est toujours dans la même situation d'assassinat politique, de complots. On a les mêmes dirigeants qui sont assis sur la même chaise. Comme si le temps n'avançait pas au Liban et au Moyen-Orient. Ce sont les mêmes familles, les mêmes gens. Politiquement, rien ne bouge.

Amplifiant ce sentiment d'arrêt sur image, la pièce de théâtre Binnisbi la boukra shou? (Et à propos de demain ?) écrite par l'auteur, compositeur et journaliste Ziad Rhabani - figure forte des révoltes étudiantes durant les années 70 - a été diffusée cette année dans certains cinémas libanais. « Elle date de 1978 et on a l'impression qu'elle a été écrite hier. Cette chanson est un peu comme cette pièce de théâtre. Nous sommes toujours dans les mêmes thématiques. Leur ordre est juste chamboulé, mais ce sont les mêmes infos, la même actualité. C'est cela le Liban et le Moyen-Orient. Depuis quelques décennies malheureusement ». 

Compositeur de l'album Halawella de Meryem Saleh, il accompagnait alors la chanteuse dans la reprise des succès de Cheick Imam, un chanteur et compositeur égyptien, virulent critique de la société et du gouvernement dans les années 60-70. 

Les chanter aujourd'hui suscite autant de réactions parce que les textes n'ont pas vieilli en Égypte non plus. On parle toujours de corruption, de manipulations, de malaise social. On parle toujours de cette mystification pour l'étranger qu'ont les dirigeants arabes. C'est la même chose. Il y a une sclérose des esprits dans le monde arabe. Donc les grands génies, leurs textes ne vieillissent pas car la société dirigeante n'évolue pas.

Les réseaux sociaux pour continuer là où la chanson s'arrête

S'il laisse la parole volontiers à d'autres artistes pour aborder les questions sociales ou politiques dans ses productions, Zeid Hamdan interpelle volontiers son public sur les réseaux sociaux, que celui-ci soit au Moyen-Orient ou en Europe. Entre les jeux complices avec ses fans pour retrouver les erreurs faites sur lui par les journalistes et les reposts musicaux, l'artiste partage également avec eux ses interrogations, ses réflexions et indignations, les poussant à réfléchir sur le contexte géopolitique dans lequel nous vivons, que nous partageons ou que l'on préfère ignorer.

Si le dialogue direct avec les instances étatiques ne lui est pas accessible, Facebook lui offre un lien privilégié avec ses followers, abordant notamment le devenir des réfugiés bloqués aux frontières de l'Europe dans un post datant du 4 septembre dernier. « Chers Européens, vous ne devriez pas avoir peur des talentueuses personnes fuyant leur pays pour vivre parmi vous ». Interrogé sur le durcissement continuel des politiques européennes concernant les réfugiés, le Vieux continent rejetant sa politique d'accueil sur ses côtes et frontières - le dossier Open Europe de Mediapart en faisant le constat en continu - l'artiste répond avec douceur, mais sans détour.

C'est aussi simple que ça. Si ta maison brûle, je t'ouvre la porte de ma maison et tu vis avec moi. Même si je vis moins bien, même si je vais avoir moins de nourriture. J'ai un devoir envers toi, celui de t'accueillir. Tu es un être humain. Je suis un être humain. En aucun cas, je ne peux fermer ma porte et te laisser dehors. C'est un vrai devoir. Il faut accueillir les gens qui sont en danger. Les réfugiés ne sont pas des gens qui viennent en vacances. Ce sont des gens qui n'ont plus rien, il faut les accueillir. Surtout si le reste du monde ferme les yeux sur les exactions d'un dictateur ou bien les exactions d'un groupe fondamentaliste. On ne peut pas d'un côté fermer les yeux et de l'autre fermer sa porte aux gens qui en sont les victimes. On a un devoir moral indiscutable.

Je n'ai jamais cru à cette histoire de frontières. Je suis quelqu'un qui vit dans un tout petit pays. En une heure, on est à la frontière. Pourtant, on accueille 2-3 millions de réfugiés. Et ça va. Il n'y a pas de guerre civile chez nous. La criminalité n'a pas augmenté. Le pays n'a pas coulé alors qu'économiquement, on n’est rien. On est une poussière par rapport à l'Europe. Et pourtant, tout seul on soutient des millions de réfugiés.

Donc je pense qu'il faut ouvrir les yeux sur la réalité humaine. Il faut que les gens arrêtent de se cacher derrière leur confort et leur maison, qu'ils ouvrent les yeux sur le fait qu'on est un seul corps. Cette planète est un seul corps. Il ne peut y avoir une partie malade et une autre qui fait comme si de rien n'était. Si une partie de la planète est malade, on coule tous ensemble. On meurt tous ensemble. Donc on a une responsabilité morale envers chaque être humain. Même si ça nous coûte un peu de notre confort. 

Qu'un seul tienne et les autres suivront

Façonnant son art depuis près de 20 ans, l'artiste a une vision de la production musicale plus proche des circuits libres et indépendants que de l'industrie musicale.

L'artisan fait tout tout seul. Il a ses instruments dans sa chambre/sa maison/son home studio, un ordi, le type du coin qui lui presse ses CD. C'est cela un artisan. Il cuisine sa musique à la maison, la diffuse et la vend à son échelle. À ce titre-là, je pense que je suis un artisan de la musique.

Transportant son savoir-faire partout avec lui, Zeid Hamdan se place comme un partenaire de la scène musicale au Moyen-Orient, soutenant de nombreux artistes à retrouver dans le volet A Ecouter de ce numéro. Loin de faire les choses comme tout le monde, cet artisan garantit même un service complet, de la composition à la livraison à bicyclette. " Si j'avais l'occasion d'acheter des CD des artistes que j'aime, j'aimerais bien les voir débarquer chez moi. Je circule toute la journée en vélo et j'ai toujours des disques dans mon sac au cas où je croise un ami. Donc, je me suis dit - Pourquoi pas ! " 

Et depuis, un texto envoyé sur le portable du chanteur vous offre la possibilité de le voir débarquer à domicile pour vous apporter l'un de ses albums. Enfin, tout dépend de votre situation géographique. Après de multiples tests réussis dans la petite capitale libanaise, l'artiste s'est également confronté aux rues de Madrid et de Paris. Mais on n'est pas sûr qu'on l'y reprendra, ses mollets semblant encore s'en souvenir. « J'ai livré à Porte d'Italie. Rhô il m'a pris au bout du monde le type ! Il faut que je fasse attention à Paris. Ce n'est pas comme à Beyrouth ». Les distances potentiellement à parcourir ne sont visiblement pas les mêmes à l'intérieur des deux villes. Amoureux inconditionnel de Beyrouth, Zeid Hamdan a décidé de ne pas la quitter, voyant certains de ses amis partir vers d'autres contrées, d'autres carrières. 

J'ai toujours aimé avoir de l'espace et louer des maisons à pas cher. J'ai toujours aimé prendre mon vélo et me retrouver au bord de la mer ou monter dans la maison de famille à la montagne. C'est un certain climat, une certaine atmosphère que je n'ai pas trouvé en Europe. Étant donné que j'ai l'opportunité de beaucoup voyager, j'ai choisi de ne pas aller m'enfermer dans un 20 m2 qui coûte une fortune, dans une grande capitale européenne, mais plutôt de continuer ce que Yasmine et moi avions déjà commencé à construire pour le monde arabe. Maintenant, je vois que je contribue à un état d'esprit, à une certaine idée de la liberté ici pour les autres artistes. 

* Crédit photos : Tania Traboulsi 

 

Un point sur … l'accession au pouvoir du Général Suleimane

 

Raison de la garde-à-vue de Zeid Hamdan en 2011, le single General Suleiman écrit par le chanteur en 2008 a de quoi laisser perplexe, malgré les explications à retrouver dans le volet A Ecouter de ce numéro. Si l'artiste exprime le malaise créé par un militaire au pouvoir, il chante également « You're a miracle man » (« Tu es un homme miraculeux »), Michel Sleimane étant tout de même vu comme l'homme du compromis ayant quelque peu stabilisé le pays durant les années 2000. Mais afin de mieux comprendre les événements ayant conduit au passage de Michel Suleiman de la fonction de Commandant des forces armées libanaises à celle de Président de la République du Liban en 2008, les deux premières entrées de cette sélection résument le déroulement de la guerre civile libanaise et décryptent les intérêts et les rôles joués par chacun de ses acteurs. 

 

Co-fondé en 2010 par Anne-Lucie Chaigne-Oudin, docteur en histoire à l'université Paris IV- Sorbonne, et par de nombreux universitaires, archéologues, sociologues et historiens, le site Les Clés du Moyen-Orient offre des analyses sur l'histoire du Moyen-Orient et les enjeux s'y jouant actuellement. Dans cet article, Hervé Amiot revient sur les racines de la guerre civile libanaise (1975-1990), de la création du Grand Liban par la France dans les années 1920 à l'arrivée massive de réfugiés palestiniens dans le pays avec l'intensification des affrontements entre Israéliens et Palestiniens dès 1949.

L'article se focalise ensuite sur les différentes phases de la Guerre du Liban, mettant en lumière les implications des divers partis politiques, des clans, des milices mais aussi les interventions extérieures d'Etats comme la Syrie, Israël, l'Iran ou les Etats-Unis. Les accords de Taëf ayant laissé la tutelle du Liban à la Syrie durant le retrait des troupes israéliennes à la fin des années 90 sont aussi évoqués, de même que la guerre menée par le général Aoun, chargé par la suite de créer un gouvernement à la fin de la guerre.  

Cartes à l'appui, Yara El Khoury et Anne-Lucie Chaigne-Oudin décryptent clairement les positions des différents acteurs de la guerre du Liban, qu'elles soient géographiques, politiques ou militaires ainsi que leurs revendications ou les territoires qu'ils convoitent. Au travers de cet article, une présentation des divers protagonistes de ce conflit : les milices (Forces libanaises, Marada, Parti socialiste progressiste, milices chrétiennes et chiites dont Amal et le Hezbollah), les Etats (Liban, Israël, Syrie, Iran), l'ONU ou encore les forces armées comme l'Armée du Liban Sud ou les forces de résistance palestinennes.  


Les liens suivants se focalisent, quant à eux, à l'ascension du général Michel Sleimane et aux accords de Doha. Ceux-ci ont permis son élection à la présidence en 2008, dans un climat politique instable marqué par de nombreux assassinats politiques, dont celui de l'homme d'affaires et ex-Premier ministre Rafiq Hariri en 2005. Au pouvoir, l'ancien Commandant des forces armées Emile Lahoud avait alors proposé une modification de la Constitution pour prolonger son mandat, se retrouvant face à une forte opposition. 

 

Pour sortir de l'impasse politique et de l'escalade des violences dans le pays, une rencontre entre les différentes parties prenant part au conflit a été organisée à Doha (Qatar) en 2008. En 5 questions-réponses rapides, cet article expose l'identité des signataires de l'accord de Doha, son contenu, les victoires et pertes des diverses parties et les questions non-abordées lors des discussions. L'article se termine sur quelques lignes concernant le candidat du compromis choisi pour l'élection présidentielle libanaise : Michel Sleimane.

Au lendemain de l'élection de Michel Sleimane, candidat désigné par les accords de Doha, Jean-Michel De Marchi dresse un portrait de ce militaire devenu président après une modification consentie de la Constitution libanaise permettant au militaire d'enchaîner une haute fonction dans l'armée et une candidature aux présidentielles, sans attendre le délai de 2 ans instauré par le texte constitutionnel. 

Le journaliste revient sur les temps forts de la carrière de celui qui a imité le parcours d'Emile Lahoud, lui succédant à la tête des armées libanaises puis à la présidence du pays, de son époque aux côtés du général Aoun à sa participation au programme militaire conjoint entre le Liban et la Syrie. Ces éléments, tout comme son refus de lancer l'armée contre le million de manifestants exigeant la départ des troupes syriennes après l'assassinat de Rafiq Hariri ou son intervention face aux extrémistes du front islamiste Fatah-al-Islam, ont fait de Michel Suleiman le candidat du compromis pour les différents signataires des accords de Doha et les Libanais.

 

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