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Dr Al Fil et Mister Elepheel, du graphisme à l'électro illustrée

La tête dans le cosmos et les crayons sur terre, Omar Al Fil se glisse régulièrement dans la peau d'Elepheel et crée de tendres créatures peuplant BDs et jeux vidéo. Dans ses productions musicales, d'autres personnages vivent d'étranges aventures accompagnés de bandes-son mêlant musiques électroniques, exotica, surf rock et curieuses archives sonores.

02/07/2016

Avant même que sa musique ne raconte des histoires fictives, les crayons d'Omar Al Fil dessinaient déjà des personnages hauts en couleurs vivant dans des mondes imaginés avec humour par l'indéfinissable alter ego de l'artiste : Elepheel.

Comme les espions de son album The Swift Strike of Danger, Omar Al Fil mène une double vie. Travaillant sur les réseaux sociaux dans l'une, il change de veste dans l'autre et enclenche la fonction psychédélique de sa paire de lunettes (en kit sur son site). Sous le nom d'Elepheel, il devient alors illustrateur et dessinateur de BD, son imagination donnant naissance à des personnages, souvent d'une tendre maladresse, parfois dotés de répliques cyniquement réalistes. Baignant dans le domaine de la musique, il a également signé nombre d'affiches d'événements et de pochettes d'albums, à commencer par celles des morceaux qu'il crée en samplant – entre autres - du surf rock avec des extraits d'archives sonores, comme il assemble des images découpées dans des magazines pour ses collages.

L'anglais comme terrain d'entente, nous nous sommes donc retrouvés sur Skype pour une plongée dans son univers graphique, ses productions musicales étant parcourues dans le [Podcast] et sa retranscription enrichie

« Les hauts, les bas et les bas d'un dessinateur de comics au Liban »

Jeune artiste prometteur de 24 ans, Omar Al Fil a un style bien à lui qu'il affûte depuis les bancs de l'école. Mais durant sa licence en arts graphiques, il s'intéresse à la perception des bandes dessinées par le public libanais. Pour l'artiste, le 9e Art n'est en effet pas encore pris au sérieux dans le pays, tout comme les jeux vidéo - loisirs réservés aux enfants ou aux adulescents. « En tant que fan, j'ai le sentiment que personne n'accorde beaucoup de respect aux BDs ». Et les Libanais ne sont d'ailleurs pas les seuls à garder cette idée en tête concernant les jeux vidéo, les mentalités n'ayant changé que très récemment en France à ce sujet. 

En 2013, il  se pose alors la question suivante : « Quel est le niveau d'appréciation des Libanais pour les BDs et comment peut-on l'améliorer ? ». Après des entretiens menés auprès de quelques dessinateurs professionnels et de fans de comics/BD/mangas, il s'arme de ses crayons et lance le blog Joura, racontant « les hauts, les bas et les bas d'un dessinateur de comics au Liban », mais aussi ceux d'un fan. Si d'autres expériences ont dû forger cette critique dans son esprit, l'artiste présente les rayons du Virgin Megastore de Beyrouth comme la principale source d'inspiration de ce projet. « C'était comme si tout le monde se foutait de la BD en tant que medium », aux risques que certaines œuvres se retrouvent dans les mains de trop jeunes lecteurs. 

S'intéressant uniquement aux comics en langue anglaise, l'artiste a depuis découvert l'immense univers de la « bande dessinée *» franco-belge, dans des librairies indépendantes de la capitale. Si les traductions ne sont pas légions, Omar Al Fil a tout de même vu une nette augmentation du volume de titres en langue anglaise, depuis quelques années. 

Quelque chose a changé, sans doute avec la popularité des films et des séries basés sur des comics. Je parie que les livres de The Walking Dead ne seraient pas connus s'il n'y avait pas eu la série, par exemple. Donc, on trouve ces titres évidents et aussi des œuvres qui ne sont liées à rien de spécifique. 

Mais avec l'énorme popularité des super-héros, on aurait pu penser que de nombreuses parutions locales auraient adapté ce concept au Liban, créant un super-héros libanais qui combattrait le mal à Beyrouth plutôt qu'à New York City. Je ne connais qu'un seul comics de ce type : " Malaak " de Joumana Medlej. Il a très bien été reçu par le public et pourtant, plus rien n'est sorti après cela. 

Loin d'être absents du marché de la BD, les auteurs libanais peinent tout de même à se faire éditer, selon l'artiste – ce phénomène étant en partie dû au manque de maisons d'édition spécialisées. Pour lui, certains formats et sujets restent, de ce fait, plus appréciés par les éditeurs. « Beaucoup d'oeuvres éditées sont des biographies, des choses qui parlent de la guerre civile. Des sujets d'ailleurs devenus clichés ». D'autres styles apparaissent toutefois sur le marché, au risque parfois de se faire censurer à l'instar des parutions du collectif satirique Samandal, condamné en justice pour incitation au conflit confessionnel et au blasphème à l'encontre du christianisme et de l'islam. [Pour expliquer cette affaire au grand public, l'équipe de Samandal a publié une BD/communiqué qui est disponible en français et en anglais sur leur site].

Je ne pense pas qu'il y ait eu beaucoup de livres parus localement. Le dernier dont je me souviens est un des derniers livres de Samandal. Je ne saurai vraiment pas dire pourquoi il y a une sorte de sécheresse au Liban mais j'espère que cela va s'améliorer. En comparaison, la BD en Egypte est actuellement en train d'émerger. Les Egyptiens ont même [depuis 2015] leur propre festival de BD : le CairoComix.

[* Durant l'interview, Elepheel a utilisé le terme de « comics » pour désigner les BDs, à l'exception de la BD franco-belge nommée en français « bande-dessinée ». A noter que pour le public francophone, les comics restent attachés au marché américain quand dans bon nombre de pays le terme reste générique].

Trouver son public sur le web

Moins terre-à-terre, son double Elepheel permet presque tous les folies à un attachant monstre de muscles, dont il raconte les dilemmes sous forme de web-comics ou bande dessinée sur internet. Cette créature bleue et muette, souhaite profondément aider les humains. Mais Muscle Friend ne sait utiliser que la force et la violence. « J'ai vu beaucoup de potentiel humoristique à présenter un problème très simple ou mondain puis à le résoudre de la manière la choquante et destructrice possible ». 

Et à crise exceptionnelle, sa méthode drastique. Pour régler la crise libanaise débutée à l'été 2015, Muscle Friend a un plan quelque peu douteux - mais zéro déchet - pour se débarrasser des poubelles s'entassant réellement dans les rues de Beyrouth [Un point sur... la crise des poubelles à retrouver dans le numéro sur Edd Abbas

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Publiés sur le site Tapastic, réunissant une communauté internationale de dessinateurs et de lecteurs de BD/comics/mangas, les différents volets de Muscle Friend sont écrits en anglais. Mais, il arrive que des mots arabes s'y glissent, comme dans d'autres de ses créations. Dans ce cas, les vignettes sont suivies de courtes explications, comme lors de l'utilisation de l'expression courante « Wein El Dawle » (« Où est le gouvernement ») dans l'épisode présenté ci-dessus. 

J'aurai pu entièrement le faire en anglais mais il y avait du comique à utiliser cette phrase criée. Mais je savais que personne ne comprendrait la blague. Je ne voulais pas qu'elle soit perdue pour les non-arabophones. C'est une opportunité d'apprentissage en quelque sorte. 

Gérant le dessin, l'écriture et l'encrage, l'artiste a depuis laissé de côté ce projet trop chronophage pour se focaliser sur des formats plus courts. S'il aime à laisser son imagination déborder sur ses feuilles et écrans, le processus de création régulier a eu raison de sa motivation. « Durant la semaine, je pensais à une idée et la dessinais. Le week-end, je faisais l'encrage et la colorisation. Mais au bout de quelques numéros, cela a commencé à devenir ennuyeux, fatiguant. Ma semaine était rigidement organisée ».  

Les posts sur Tapastic ont ainsi progressivement laissés leur place à des histoires courtes postées régulièrement sur Facebook. Ses idées muries durant la journée sont ainsi testées rapidement auprès de son public. Le web se présente, de ce fait, comme le média parfait pour récolter des retours essentiels - si essentiels pour Elepheel, qu'il envisage difficilement de publier un album. Car avec un livre, bye-bye la spontanéité et la satisfaction immédiate (et les coûts nuls).  

A la découverte du jeu vidéo et de l'animation

En parallèle de la BD, Elepheel réalise régulièrement des illustrations personnelles ou des commandes pour des événements et collabore régulièrement – aussi bien graphiquement que musicalement - avec des rappeurs comme sur l'album Tripnol. Sans compter qu'il s'amuse à illustrer les jaquettes de ses propres morceaux également signés Elepheel [Podcast]. Il dessine autant qu'il créé des œuvres numériques, des photomontages ou des collages où se mêlent images tirées de magazines des années 60, publicités et autres découpages.  

Et quand il ne trempe pas dans la musique, Elepheel se frotte à une autre de ses passions : les jeux vidéos. Ses personnages colorés aux drôles d'allure ont alors trouvé des mondes mouvants dans les créations du collectif Groovy Antoid. Contacté par deux amis développeurs, il les a rejoint pour leur première participation à l'Arabic Game Jam organisée à Beyrouth. De plus en plus nombreuses au Moyen-Orient (et en Europe), ces compétitions mettent des équipes au défi de créer un jeu vidéo en seulement quelques dizaines d'heures. Mais avant d'entrer dans l'arène, Elepheel a dû s'adapter à ce nouveau médium et à l'une des méthodes de création de personnages en 2D.

J'ai appris à comprendre la logique d'interprétation des mouvements du logiciel que mes amis utilisaient. C'est une toute autre façon de faire des visuels. Pour créer un personnage, il faut dessiner le corps, la tête, les bras et les jambes séparément pour qu'ils soient ensuite assemblés et mis en mouvement.  

Si le quatuor avait déjà d'autres cordes à son arc avant la création de Brane à l'Arabic Game Jam - à commencer par le jeu SuperSaw Bros dessiné avant l'arrivée d'Elepheel - les titres suivants sont le fruit de participations à bien d'autres game jam dont une organisée par Arab Arcade, « une association contribuant à l'émergence du jeu vidéo [indé] au Liban »

Sont ainsi nés Doom Sprout en septembre 2015 puis Wavy TubeMan Adventures où l'on campe un bonhomme publicitaire gonflé à l'air devant réaliser des tâches plutôt simples de prime abord. Toutefois, le jeu repose sur la difficile maniabilité du personnage, à la manière du jeu Octopus Dad. De son côté, UngnugSays met deux joueurs au défi d'enregistrer leurs propres sons et de les mémoriser pour un Jacques A Dit sonore. Dernier titre de Groovy Antoid, Out of the Hole est quant à lui arrivé en 3e place de la MENA Games Conference, l'une des principales compétitions au Moyen-Orient. Les jeux étant encore à l'état de prototypes, il faudra toutefois être patient pour les tester. 

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Si dans ce volet les oeuvres graphiques d'Omar Al Fil ont partiellement été séparées de ses créations musicales, cette distinction est loin d'être adoptée par l'artiste. Le projet Joura a ainsi bénéficié d'une B.O. postée sur son compte SoundCloud – ce morceau ayant aussi servi de support de promotion.

La musique influence mes visuels et je réalise des œuvres pour ma musique. Ces deux domaines s'influencent mutuellement. Donc, je ne veux pas qu'ils soient séparés.

 

 

Un point sur … l'histoire de la bande dessinée arabe

 

Professeur et critique en bandes dessinées, Georges Khoury retrace l'histoire de ce medium en langue arabe, et ce dès les premières parutions datant de 1952. Auteur également connu sous le nom de Jad, il présente les différents styles et écoles s'étant succédés au fil des décennies, de l'hebdomadaire Samir [1956] au marché de l'importation très important au Liban dans les années 60. Il analyse également l'impact de la guerre israélo-arabe de 1967 durant laquelle la BD devient outil de propagande militaire. L'article s'étend ensuite sur le renouveau des années 70-80, notamment au Liban, avec le développement de parutions pour adultes. Faisant le tour du Proche et Moyen-Orient dans son historique, l'auteur n'oublie pas pour autant le Maghreb et « son dualisme culturel ».

Réalisé par Roger Feghali, alors étudiant en master à l'Ecole européenne de l'Image d'Angoulême, ce mémoire donne un aperçu de l'histoire de la BD dans le monde arabe, à partir des années 50. Il y décrit la variétés des styles selon les époques et les pays, revenant plus précisément sur le cas de l'Irak, de la Syrie et du Liban, symboles du renouveau de la bande dessinée dans les années 80. La seconde partie du mémoire est, quant à elle, centrée sur la nouvelle génération de dessinateurs et les publications ayant émergées après les années 80 – cette scène alternative ayant longtemps trouvé son foyer central en la ville de Beyrouth. Ce mémoire a l'avantage d'illustrer les propos avec de nombreuses images extraites des parutions citées.

Professeur et directrice du Mu’taz and Rada Sawwaf Arabic Comics Initiative à l'Université américaine de Beyrouth (AUB), Lina Ghaibeh offre une analyse de l'essor de la BD pour adulte, en se concentrant sur les années 2000-2010. Elle souligne l'impact des révolutions dans le monde arabe, d'internet ou encore des réseaux sociaux ayant permis également de contourner la censure et de toucher un public de plus en plus large. Dans ce dossier publié sur le site de l'Institut européen de la Méditerranée (IEMed), Lina Ghaibeh met également en lumière le travail de quelques dessinatrices de BD et l'existence de nombreuses publications traitant de thématiques telles que le harcèlement ou la marginalisation des femmes.

Cet article se focalise sur les auteurs de BD libanais des années 2000, faisant également état des ventes concernant les parutions internationales disponibles dans le pays. Il permet avant tout de récupérer, en quelques lignes, une longue listes d'auteurs à suivre ou de parutions à lire.

Cet article revient sur la censure appliquée à des bandes dessinées arabes récentes. Elle revient, entre autres, sur l'abandon d'un cross-over prévu entre l'éditeur américain DC Comics et la série The 99 de Naif Al-Mutawa mettant en scène des super-héros musulmans. Un projet qui n'a pas été du goût de certaines organisations chrétiennes ayant fait pression pour censurer les auteurs et futurs scénaristes du film.

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