Accueil >> De Beyrouth à Damas

L’électro analogique d’Arabs With Synthesizers

Laissant peu de place à la surprise, le nom de ce solo-duo a le mérite d’être clair. Bien qu’au pluriel, il cache avant tout George Rizeq, musicien ne jurant que par les synthés analogiques, accompagné de son mentor Basel Naouri. De leur parcours ensemble à ses aspirations personnelles, George Rizeq vous ouvre ici les portes de son univers.

07/03/2017

Tombé dans la musique il y a peu de temps, George Rizeq y a plongé la tête la première, à la fois en tant qu’ingénieur du son et musicien. Racontant ses débuts dans ce milieu, il se laisse emporter quand vient le temps de parler de ses synthétiseurs analogiques. Un amour que nos oreilles lui rendent bien.

Derrière son écran dans la capitale jordanienne, à quelques 4 000 kilomètres du mien, George Rizeq se prend, enthousiaste, au jeu de l’interview concernant Arabs With Synthesizers. Avec un nom au pluriel, on s’attend raisonnablement à parler d’un groupe. Première erreur. “ C’est principalement mon projet ” m’explique t-il rapidement. “ En gros, le groupe c’est moi. Mais je collabore avec beaucoup d’artistes” (à découvrir dans le volet [Podcast] de ce numéro). Mais parmi ces derniers, l’un d’eux est toutefois plus impliqué que les autres dans la création et l’évolution de ce solo-duo. 

“ Je préfère travailler avec d’autres personnes que de travailler seul. Voilà pourquoi Arabs With Synthesizers est nommé ainsi. Parce que je commence généralement le squelette d’un morceau puis je contacte des artistes et leur demande de travailler dessus. Et Basel travaille avec moi, au moins sur ceux [les titres] pour lesquels je n’ai pas de collaborateur. Je vois plus cela comme un collectif qu’un solo. Mais je dirige tout cela. ”

Tour à tour et tout à la fois, professeur, mentor, ami et compère musical, Basel Naouri n’est jamais loin, derrière le “nous” que George a presque toujours prononcé en parlant d’Arabs With Synthesizers. 

L’homme qui murmurait à l’oreille des claviers

Si aujourd’hui l’homme de 27 ans est assez confiant dans sa musique pour publier régulièrement de nouveaux morceaux et mixtapes à écouter dans le [Podcast], il baignait dans un tout autre univers il y a encore quelques années. Diplômé en marketing, il quitte alors New-York et “ la vie en entreprise qui n’était pas faite pour [lui] ” et revient s’installer en Jordanie où il débute un diplôme d’ingénieur du son. Sur les bancs de l’école, il retrouve alors son ami de lycée Basel, déjà derrière les claviers et la trompette du groupe Za’ed Na’es (Plus Moins). Les membres de ce groupe - que George a “ suivi en tant que fan tout au long de leur aventure ” - vont d’ailleurs devenir ses coachs durant sa formation musicale délivrée par Basel. 

Celui-ci entraîne d’abord son élève sur des claviers “ simples. Ceux utilisés pour apprendre à jouer du piano ”. Là commence alors un jeu pour dompter l’animal musical, avec douceur et patience. Un apprentissage sous le signe de l’exigence. “ A partir du moment où j’ai progressé dans l’ingénierie du son, là j’ai commencé à utiliser du matériel analogique ”. Etape par étape, George a ainsi construit avec Basel l’une des spécificités musicales d’Arabs With Synthesizers, l’électro analogique. “ Il est nécessaire d’avoir une vue d’ensemble de l’instrument et de son fonctionnement pour réellement créer tes propres sons ”.

Ce n’est donc que deux ans après le début de son apprentissage que George osa se lancer, demander à Basel de le rejoindre sur ce nouveau projet et de lui apporter son aide. “ Il est si expérimenté et incroyable dans l’écriture de lignes de mélodie ”. 

Analogique mon amour

Certains le qualifierons de puriste, d’autres de maniaque, mais George Rizeq est avant tout un amoureux transi de ses machines analogiques et des possibilités sonores qu’elles lui offrent. 

“ Le son est bien meilleur. Les filtres analogiques donnent certaines caractéristiques au son qui n’est alors jamais répétitif. Il continue de légèrement changer parce qu’en utilisant des équipements analogiques, ce n’est jamais précis à 100%. Il y a ce petit défaut qui rend le son beaucoup plus humain qu’avec des logiciels et des sons digitaux. Ils seront tranchants, droits et inhumains parce qu’ils n’auront pas ce petit défaut qui rend le son différent d’une seconde à l’autre ”. 

Alors jouer “ devient, à chaque fois, une toute nouvelle expérience ”, ce grain imprévu et imprévisible amenant sa part de variations sonores, d’une scène à l’autre. “ Il est parfois impossible d’obtenir le même son que la veille car la machine était alors en sous-régime et le son est sorti différemment ”. Une manière ainsi de “ garder le sens du changement et d’actualiser son travail ”.

Les intermédiaires du web

Côté distribution, il est là par contre question de digital, à 100%. Depuis ses débuts, le duo s’en ai remis au web, aux plateformes de streaming et d’achats ainsi qu'aux intermédiaires de ces nouveaux pontes de l’industrie musicale. Mais comme beaucoup d’artistes indépendants, pour rendre sa musique accessible sur Deezer, iTunes ou encore Spotify, George a dû faire appel à un service de distribution numérique : Record Union. Choisi parmi une liste d’intermédiaires “agréés” par les plateformes musicales, Record Union sert d’intermédiaire entre plateformes de streaming/d’achats et artistes. Ces sociétés gèrent ainsi les licences, l’inscription des morceaux dans les bibliothèques des sites et le versement des royalties à chaque artiste selon les écoutes et les conditions de chaque plateforme, se rémunérant généralement via un système d’abonnements. 

Mais passer par ces intermédiaires est temporaire pour George, qui a un plan d’avenir pour Arabs With Synthesizers. Après avoir trouvé sa patte sonore et acquis les connaissances techniques de son métier d’ingénieur, il se consacre ainsi à faire grandir ce projet. Le faire voyager des salles populaires et des clubs d’hôtels chics d’Amman vers d’autres horizons, d’autres expériences, d’autres collaborations. Nouvel objectif : dénicher “ un label en Europe et dans les alentours ” pour travailler sur de nouveaux projets “ plus grands et meilleurs ”. Et le musicien ne manque pas d’ambition, de détermination ni de créativité. La preuve sonore dans le volet [Podcast] de ce numéro.

 

Un Point Sur… l’oeuvre et la vie de Mahmoud Darwich

Poète auquel George Rizeq rend hommage dans l’un de ses morceaux à écouter dans le volet [Podcast] de ce numéro, Mahmoud Darwich était à la fois un artiste prolifique, directeur de revues littéraires mais aussi une figure de la résistance palestinienne, marqué par l’exil. 

 

Cette sélection de textes écrits par Mahmoud Darwich entre 1962 et 2002, et traduite de l’arabe au français par Elias Sanbar, comporte les poèmes suivants : Identité (1962), Le mort n°18 (1967), Quatre adresses personnelles (1986), L’aéroport d’Athènes (1986), Je dis tant de choses (1986), Nous aussi, nous aimons la vie (1986), Etat de siège (extraits, 2002). 
Ces traductions sont extraites des recueils Poèmes palestiniens (Cerf), La terre nous est étroite et autres poèmes (Gallimard) ainsi que d’Anthologie (1992-2005) paru aux éditions Babel

Deux ans avant sa mort, Mahmoud Darwich accordait un entretien au Nouvel Obs à l’occasion de la sortie de son recueil “ Ne t’excuse pas”, “un dialogue, parfois rude, entre [ses] différents moi ”. L’artiste, de retour en Palestine, livrait alors sa vision de la situation dans la région, sur des conflits qui rongent Israël et la Palestine, des extrémistes de tous bords et de leurs idéologies. Et de la place, du rôle du poète. “ Être palestinien, ce n’est pas une profession, c’est affirmer qu’un être humain, même dans le malheur, peut aimer l’aube et les amandiers en fleur. Ecrire un poème d’amour sous l’occupation est une forme de résistance ”.

Mona Chollet, journaliste et chef d’édition au Monde Diplomatique, retrace la vie de Mahmoud Darwich, de sa fuite en 1948 avec ses parents à l’âge de 7 ans, de sa clandestinité à son retour. Elle mêle les mots de l’artiste, les vers de ses poèmes aux passages de sa vie, ses opinions sur la politique et les échos que peuvent et ont eu ses textes chez les extrémistes de tous bords, les peuples et les politiciens. Mais elle y aborde également le contexte et l’histoire autour du poème Identité et sa phrase maintes fois répétée “ Inscris, je suis arabe”. Si l’auteur s’en est désintéressé au fil des années, le poème datant de 1962 lui est resté ancré dans les esprits. “ L'injonction, se répandant comme une traînée de poudre, devient un slogan dans la bouche des manifestants, dans tout le monde arabe et jusque dans les banlieues françaises ”.

Par ailleurs, ce blog recense toutes les parutions françaises des ouvrages du poète et des extraits de chacune d’elles ainsi que de nombreux articles et études relatifs au travail de cet artiste. 

Co-écrit avec Elias Sanbar, ce documentaire réalisé par Simone Bitton parcourt la vie de Mahmoud Darwich, mettant en parallèle ses écrits et les commentaires du poète avec lequel les auteurs s’entretiennent tout au long du film. Par ailleurs, le doublage étant parfois inaudible, une version arabe dans laquelle les entretiens avec le poète sont sous-titrés en français (mais sans doublage) est disponible sur YouTube.

Elias Sanbar - journaliste, membre du Conseil national palestinien, ambassadeur de la Palestine à l’UNESCO et l’un des principaux traducteurs de Mahmoud Darwich en langue française a travaillé aux côtés de Farouk Mardam-Bey - ancien directeur de la bibliothèque de l’Institut du monde arabe - pour la traduction de l’avant-dernier livre de Mahmoud Darwich. Dans cet entretien, les deux amis du poète décédé en 2008 expliquent alors la complexité de la traduction de ses textes, pour retrouver son style et retranscrire le rythme particulier de la langue arabe. Ils y livrent également un portrait très personnel et intimiste, à la fois de l’homme et du poète. 

↑ Retour Haut de page ↑