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De Beyrouth à Damas # 1 : Edd Abbas

Producteur et rappeur incontournable au Liban, Edd Abbas contribue à créer l'identité du hip-hop arabe, mélangeant les styles au fil de ses collaborations. Se plaçant comme porte-voix de la jeunesse, il livre sa vision de la musique et de l'actualité libanaise dans ces deux volets de ce 1er numéro.

04/04/2016

Producteur et rappeur libanais aux innombrables projets, Edd Abbas fait partie de ces artistes prolifiques qui ont bousculé et fait grandir la scène hip-hop au Moyen-Orient, adoptant le micro comme moyen de communication et de contestation.

Début 2000, alors que la scène hip-­hop au Liban est quasi inexistante, le jeune Edward Abbas passe son temps à rapper avec des amis, empruntant des beats ici et là. Quinze ans plus tard, ce style musical a su trouver sa place et des sonorités propres au Moyen­-Orient, grandissant avec les révolutions qui ont bousculé cette région du monde durant ces deux dernières décennies. Mieux connu sous le nom d'Edd Abbas, le rappeur aujourd'hui installé en Côte d'Ivoire a accepté de revenir sur son parcours étroitement lié à la genèse de cette musique au Liban.

L'histoire commence ainsi en 2002­-2003 en plein coeur de Beyrouth au Peek Hall, une salle de spectacle habituée à accueillir des groupes de rock. Mais pour un unique concert, les riffs de guitare ont laissé leur place à sept jeunes rappeurs aux punchlines affûtés. Si le groupe se dissout après cette date, le hip-­hop prend alors une nouvelle place dans la vie d'Edd Abbas, qui s'y jette à corps perdu. Mixant ses influences venues du rap occidental avec ses icônes classiques orientales, il construit son style en contribuant, avec une pléiade d'artistes, à forger la signature du hip-­hop arabe.

« Il a sa propre identité maintenant parce que nous avons commencé par sampler des morceaux de Fairouz et d'Om Kholtoum », tout comme « les Américains ont commencé par sampler James Brown et George Clinton ».

Mais, aussi infime puisse-­t-­il paraître, le détail marquant le début de la carrière d'Edd Abbas reste le changement linguistique qu'il a opéré après le Peek Hall. Troquant l'anglais pour l'arabe, « le dialecte libanais que tout le monde comprend au Liban », il adresse ses textes au public local, un détail qui prend toute son importance avec l'explosion de la scène hip-­hop depuis le début de cette décennie.

Des révolutions naît le hip-­hop

 

Les révolutions qui se sont déroulées entre 2011 et aujourd'hui en Tunisie, en Égypte, en Syrie,au Liban, ont poussé les gens qui écoutent de la musique à s'intéresser au hip-­hop parce que les rappeurs en parlaient. Ils parlaient de quelque chose de pertinent pour eux. La révolution était un sujet général qui a connecté les rappeurs et le peuple. Parce que les rappeurs sont la voix du peuple, ils ne disent pas ce qui se passe aux infos. Ils donnent leur point de vue ou leur opinion sur ce qui est en train de se dérouler. Cela les rapproche de ceux qui les écoutent.

Ayant trouvé « l'impulsion pour parler de ce genre de sujets » en écoutant des morceaux provenant des quatre coins du Moyen-­Orient et du Maghreb, Edd Abbas traite entre autres des « sujets sociaux et politiques » qui font le quotidien des Libanais. En 2015, il signe ainsi deux morceaux concernant la crise des poubelles ayant pris de l'ampleur à Beyrouth, en juillet 2015.

Engendrée par une classe politique confondant intérêt public et privé, cette crise prenant racine depuis les années 90 a réveillé les contestations des Libanais. Aux monts d'ordures, aux questions d'hygiène et de santé publique s'ajoutent ainsi les fréquentes coupures d'électricité et d'eau, la corruption et le dysfonctionnement des institutions publiques.

J'aborde quelque chose que tout le monde traverse. C'est important de parler de ce genre de sujets parce que la musique peut faire changer les choses. Voir des artistes, des rappeurs, des sculpteurs, des peintres se révolter montre aux gens qu'ils partagent leurs sentiments. Et cela les aidera à se tenir debout pour crier que nous avons besoin de changements. Protester dans la rue est aussi bon que de se battre à travers son groupe, une chanson, un reportage, un documentaire.

L'art de dénoncer

 

Mais pour parler des principaux responsables de leurs contestations, les rappeurs comme Edd Abbas font preuve de finesse et de créativité dans leurs textes. « Dans Nizemeh Mush Nizemeh (Mon régime n'est pas mon régime), je dis que ces leaders ne font rien, qu'ils n'aident pas, n'essayent pas de trouver des solutions. Mais je ne nomme personne donc on ne peut rien me dire ». Au public de faire ses propres déductions même si l'artiste souligne que les références ne laissent que peu de doute pour les Libanais.

Mais dans le pays les risques pour un artiste contestataire de se faire emprisonner sont loin d'être nuls. Sous le mandat de l'ancien président Michel Sleiman qui s'est terminé en 2014, des artistes comme le musicien Zeid Hamdan ou le graffeur Seeman Kwaham se sont ainsi attiré les foudres du gouvernement. Aux risques qu'il encourt s'il venait à être plus explicite dans ses textes, Edd Abbas répond une première fois qu'il ne le fera pas, qu'il n'en a pas besoin. « Parce que je suis subtil dans mon art ». Il ajoute toutefois qu'il ne reviendra pas sur ce qu'il a pu dire dans ces morceaux, quelles que soient les conséquences.

Si on veut me mettre dans le pétrin, je suis là. Je suis responsable de ce que je dis, de ce que j'écris. Je dis ce que beaucoup de gens voudraient dire dans ce morceau [Nizemeh Mush Nizameh]. Donc, s'ils veulent m'attaquer dessus ou me mettre en prison, ils vont probablement devoir arrêter toutes les personnes qui manifestaient dans la rue pour demander qu'il [Mohammad Machnouk, le ministre de l'Environnement] démissionne, dire qu'ils veulent des changements. Nous voulons changer de régime. Nous voulons changer de système.

Débutée en avril 2014, l'élection présidentielle libanaise est toujours en cours, le 38e tour devant se dérouler le 18 avril 2016. Pour que le président de la République soit élu, il est nécessaire que 86 des 128 membres de la Chambre des députés soient présents pour le vote. Si lors du premier scrutin, 124 députés ont voté sans que la majorité absolue soit atteinte, les scrutins suivants n'ont pas réussi à réunir le nombre de députés nécessaires. Mois après mois, cet absentéisme a paralysé le pays, repoussant successivement les élections et laissant le pays sans chef du gouvernement. À défaut, les pouvoirs ont été transférés au Conseil des ministres le 24 mai 2014.

J'espère que les gens ayant manifesté dans les rues pour demander du changement n'abandonneront jamais, qu'ils continueront à se battre pour vos/leurs/nos droits. Le même système qui dirige le pays depuis 30 ans ne sera pas facile à battre, mais, avec de l'espoir et une forte détermination, inshallah, nous arriverons à le changer. Nos espoirs sont avec la jeunesse.Les changements sont entre leurs mains. Le boulot des générations précédentes est peut-­être d'éduquer les jeunes, en leur transmettant l'histoire, en partageant leurs expériences. On apprend beaucoup de l'histoire.

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Un point sur... la crise des poubelles au Liban

 

 

Faisant le bilan de cette crise des déchets, cette analyse du principal journal francophone libanais se penche sur le plan d'action annoncé par le gouvernement libanais après plus de 8 mois d'amoncellement d'ordures dans la région de Beyrouth. La journaliste y pointe également les incohérences quant aux solutions amorcées et les conflits d'intérêts continuant de planer au-dessus de la gestion lucrative des déchets dans le pays.

Un autre article de L'Orient Le Jour relate également la campagne de protestation du collectif You Stink (Vous Puez). En mars dernier, le collectif a ainsi publié une vidéo filmée avec un drone dans la périphérie de Beyrouth. Intitulée Survolez les ordures politiques libanaises, elle parodie le spot du ministère du Tourisme, en filmant l'étendue des dégâts écologiques et sanitaires dans la région.

Dans ce numéro de l'émission Orient Hebdo, Éric Bataillon reçoit l'ancien ministre du Travail Charbel Nahas. Celui­-ci explique les origines de l'amoncellement des poubelles et les contestations refoulées ressurgissant proportionnellement à l'odeur insoutenable des ordures en plein été. Selon lui, cette crise de gestion sur fond de corruption n'est que la goutte d'eau ayant fait déborder le vase. Les revendications des manifestants, que les deux interlocuteurs rapprochent du mouvement et maintenant parti politique Podemos, ont donc également inclus les fréquentes coupures d'eau et d'électricité ainsi que le clientélisme pratiqué par les hommes politiques.

 

Ce reportage précise les contrats signés par l'État avec des hommes d'affaires proches des membres du gouvernement. Il s'intéresse de près au collectif Vous Puez, en suivant également les manifestations pacifistes, au travers d'un reportage photo. On y voit, entre autres, l'état de la capitale cet été et les moyens employés par les forces de police contre les manifestants (canons à eaux, bombes lacrymogènes, balles en caoutchouc).

 

Pour le Centre Libanais des Études politiques (LCPS), la crise des poubelles est une conséquence de ce qui « va mal dans ce pays : une classe politique qui n'a que faire de servir le public. Ils ont intentionnellement fabriqué cette crise parce qu'ils n'arrivaient pas à se décider sur la manière de se diviser le gâteau ». Plus approfondi que les documents précédents, cet article remonte à la crise des années 90 et sur les lois ayant progressivement permis aux hommes politiques de détourner les fonds publics en masquant les comptes.

 

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